Romain GARY - La promesse de l’aube
1960
« Les hommes meurent pour conserver une certaine beauté de la vie. Une certaine beauté “naturelle”… » Tiré des Racines du ciel. Goncourt 1956. L’auteur de la formule, Romain Gary, se suicide quatre ans plus tard. Une balle dans la bouche. Pourquoi un geste aussi radical ?
« Aucun rapport avec Jean Seberg » écrit-il dans une lettre sibylline. Posthume. Un an plus tôt, l’actrice américaine avec laquelle il eut un fils et forma un temps un couple glamour, a également mis fin à ses jours. Disons plutôt que son corps a été retrouvé curieusement enroulé dans une couverture à l’arrière de sa voiture. Stationnée dans le XVIe arrondissement de Paris. Surdose de barbituriques. Mystère non élucidé autour de quoi flotte force rumeurs. Le 2 décembre 1980, Romain Gary se suicide. On tentera de retisser les fils mêlant sa vie à son œuvre.
Il était deux fois : Romain Gary et Émile Ajar. Car à sa mort, le monde entier découvre avec stupeur que deux auteurs ne faisaient qu’un. Parano, Gary réussit ce tour de force littéraire : bâtir une œuvre parallèle si singulière, le style d’Émile Ajar n’ayant que peu à voir avec la marque Gary. Ce Romain a déjà écrit dix-neuf romans lorsque lui vient l’idée de signer Gros câlin Émile Ajar. La critique s’enflamme. Vite, on soupçonne Queneau et Aragon. Et lorsque La vie devant soi d’Emile Ajar obtient le Goncourt en 1975, l’amusement est à son comble. Impossible pour un même écrivain de se voir décerné le prix deux fois. Impossible pas Gary. Encore moins Ajar. Il était donc deux fois Romain Gary. Beaucoup plus même.
Ses premières œuvres, des nouvelles publiées dans Gringoire notamment, sont signées de son véritable nom : Romain Kacew. Sous ce patronyme il est né à Vilnius un 8 mai 1914. Il a plus tard débarqué à Nice. Sa mère était une tragédienne mais La promesse de l’aube nous fournira matière à revenir sur sa vie à elle et son destin à lui. De son père, on ne sait rien ou presque. Et puis, outre les premières tentatives de jeunesse, il reste encore L’homme à la colombe paru en 1958 sous le pseudonyme de Fosco Sinibaldi. Enfin en 1974, Les têtes de Stéphanie sous celui de Shatan Bogat. Un Kacew et un Gary en un seul Romain, Ajar seul contre tous et deux autres avatars romanesques, œuvre singulière d’un auteur pluriel.
La promesse de l’aube paraît en 1960, après Éducation européenne, Tulipe, Le grand vestiaire, Les couleurs du jour et Les racines du ciel. Sous le nom de Gary l’auteur publiera encore une vingtaine de textes, pour l’essentiel des romans. Johnny Cœur, Lady L où se profile, croit-on, la figure de sa première femme, l’écrivaine britannique Lesley Blanch. Chien blanc où Gary, spectateur ému de l’engagement de Jean Seberg pour les droits civiques des noirs américains, dénonce le racisme.
L’auteur réside alors aux États-Unis. Il occupe à Los Angeles entre 1957 et 1960 le poste de consul général de France. Juste avant Adieu Gary Cooper ayant pour toile de fond la guerre du Vietnam qui contraint un jeune Américain à fuir son pays pour rejoindre une communauté de skieurs. Et puis Clair de femme, court roman à l’écriture dense. Enfin, Les cerfs-volants, achevé peu de temps avant son suicide.
La gloire de ma mère, voici comment ce roman autobiographique de Romain Gary aurait pu s’intituler. Pour celles et ceux qui aimeraient en savoir davantage sur la jeunesse de l’écrivain, de l’enfance à Vilnius, de sa traversée de la Russie avec sa mère, jusqu’à l’installation de ce couple improbable mais tangible, une maman seule reportant son amour, ses ambitions et la somme de ses désirs inaboutis sur le seul être disponible. D’autant plus vrai et touchant qu’elle semble s’interdire le droit au bonheur pour elle-même.
Ici, il est amplement question de la jeunesse de l’écrivain. De sa vie d’homme, aussi. D’homme qui a connu les affres de la pauvreté. L’estomac qui se serre et se noue. Autant par la douleur de la faim que par l’expérience cruelle d’un antisémitisme latent dans cette France d’avant-guerre. Les affres de la misère et, plus tard, les vertiges du luxe. Sur ces chapitres, il nous dit tout. Relatant par la suite ses aventures de guerre avec force ironie et cet humour en perpétuel décalage avec les faits abordés.
Devant nous défilent à grande vitesse les paysages de France, d’Angleterre, les déserts d’Éthiopie, de Syrie, le tout souvent vu du ciel. En haut style. Même si parfois il paraît céder à l’emphase. En dehors des détails biographiques bricolés, la seule réalité qui importe, compte tenu des talents de mystificateur de l’écrivain, demeure artistique.
Au début un narrateur, quarante-quatre ans, sur une plage californienne de Big Sur, un homme qui dérive au fil de ses contemplations du spectacle maritime. Et tout à coup fondu au noir. L’écriture de Romain Gary, ses techniques narratives notamment, se sont souvent inspirées du cinéma. Tout à coup, donc, un fondu enchaîné où la mère de l’auteur descend d’un taxi pour insuffler à ce fils – auquel elle a prédit une brillante carrière d’écrivain et de diplomate – ce surcroît d’héroïsme qui manque tant au jeune homme à l’heure de la mobilisation.
Moins qu’un roman autobiographique, ce que nous dépeint, entre ironie, larmes, rires et tendresse, La promesse de l’aube, c’est la genèse d’un destin préméditée et favorisée par cette mère à coups de privations, petits boulots et combines toutes plus cocasses les unes que les autres. Mi passionaria à la Rossellini, mi mamma juive aussi excessive que castratrice. Faut-il rendre justice aux sacrifices consentis par nos parents en cherchant à se conformer absolument aux espoirs qu’ils ont, abusivement ou pas, placés en nous ? Et Gary, qu’en pense-t-il ? « Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. »